Environnement

Cacao au Cameroun : Richesse nationale, pauvreté paysanne et forêts menacées

[Vitrine du Cameroun] – Tripler la production d’ici 2030 tout en respectant les exigences environnementales constituait déjà un défi majeur pour le Cameroun. La chute progressive et spectaculaire du prix du cacao — désormais compris entre 1 800 et 1 950 FCFA le kilogramme depuis le 5 février 2026, selon le Système d’information des filières (SIF) — accentue l’incertitude économique d’une filière déjà confrontée à la déforestation et aux nouvelles contraintes réglementaires.

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L’année de fèves !  

Dans l’histoire de chaque communauté, il y a des moments mémorables et uniques.  Ici à Evodoulossou, un village situé dans le département de la Lekié  à environ 60 km de Yaoundé, la capitale politique du Cameroun,  l’année 2023 est restée dans les annales.  C’est du moins la conviction de Rémy, l’un des nombreux cacaoculteurs qui peuplent cette localité rustique de la région du Centre. 

Voilà bientôt 13 ans qu’il a débuté son aventure dans la culture du cacao sur quelque 10 hectares hérités de son père. Cet héritage familial ne l’a jamais trahi pendant les campagnes principales et intermédiaires de récolte du Cacao. 

Il parvient toujours à s’en tirer avec, tous les ans, près de 5 millions de Francs CFA pour environ 4000 Kg. 

« Avec ça je ne me plains pas. Plusieurs fois pendant la saison, je recrute 10 jeunes qui travaillent avec moi et ils sont payés dans cet argent. C’est avec ça que j’entretiens aussi mes plantations et ma famille. »

Rémy s’en est contenté jusqu’à cette année 2023 où tout a presque basculé pour le quarantenaire. Le prix du kilogramme  de cacao bondit à 6300 FCFA. Les médias en parlent en boucle. Mais Rémy ne s’emballe pas trop tôt. Le natif de  Nkolkougda 1  va rester sceptique peu avant d’avoir la confirmation que cette nouvelle presque céleste n’a rien d’un canular. 

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Rémy et ses acolytes en pleine récolte à Evodoula Ossou © Romulus KUESSIE et J.P. Mbia 

« Ce soir-là je suis sorti avec toute ma famille. On a mangé et bu toute la soirée. C’était la fête dans tout le village. Je me suis dit que Dieu avait pensé à nous.  » Un embelli qui a remis une couche de joie sur le visage du cacaoculteur, bien décidé à saisir cette opportunité unique. 

« Quand le prix du cacao a connu une bonne augmentation dernièrement, j’ai investi pendant cette campagne pour avoir 2 autres plantations. Il y a beaucoup d’espaces que personne n’exploite; c’était la forêt. Moi j’ai aménagé pour la culture de mon cacao.  »

Cette montée en flèche du prix du Kg du cacao a encouragé beaucoup d’autres  cacaoculteurs à  étendre leurs exploitations, dont les revenus sont parfois amoindris du fait de quelques visiteurs indélicats dans leurs exploitations, les voleurs de récoltes dans les champs. 

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Rémy et ses acolytes en pleine récolte à Evodoula Ossou © Romulus KUESSIE et J.P. Mbia 

« Nous sommes franchement victimes du vol du cacao ici. Nos frères nous mettent mal à l’aise. Armés de torches, ils passent la nuit pour cueillir les cabosses de cacao. Parfois ils le font le dimanche quand tout le monde est absent. Nous sommes franchement touchés par ça. Relate  Eugène, jeune producteur de cacao de la localité.  »

Plus de champs…plus de revenus ? 

Ce phénomène tend à se généraliser; si bien que des agriculteurs dans des zones comme Mbam-et-Kim et La Lékié mettent en place des groupes de surveillance armés de machettes, flèches, ou autres outils, pour repousser les voleurs de leurs plantations. Mais est-ce un pari réussi d’étendre son exploitation pour accroître ses revenus ? 

Ce n’est pas l’avis de  Simon Bassanaga, un expert de la filière cacao au Cameroun, spécialisé dans la qualité, la post‑récolte et la traçabilité du cacao. Pour lui ce sont « Des  brebis galeuses qui ont pris pour option de faire des grandes exploitations sans en avoir les formations au préalable. Ils tiennent des plantations allant de 50 à 100 hectares avec l’espoir d’avoir des productions plus importantes pour avoir plus de revenus. », a-t-il confié à Vitrine du Cameroun. 

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Extraction des fèves de cacao à Evodoula Ossou © © Romulus KUESSIE et J.P. Mbia 

Remy et les siens ne voient pas les choses de la même façon. Il est convaincu que cette habitude est totalement tributaire des capacités financières de chacun et que c’est l’un des meilleurs moyens de sortir de la pauvreté que veulent leur imposer les coxeurs. Ces intermédiaires prélèvent une importante part de la valeur des fèves des cacaoculteurs, sous-payés et condamnés à la pauvreté par ce fait. Conséquences ? 

Malgré des prix relativement plus élevés au Cameroun qu’au Ghana 69 % des ménages agricoles producteurs de cacao vivent en dessous du seuil de pauvreté à en croire le nouveau rapport de Mighty Earth, intitulé « Cacao au Cameroun : une nouvelle vague de déforestation ? »

 « Si tu n’as pas les moyens de gérer beaucoup d’espace tu vas plutôt perdre ton argent. Le cacao n’empêche pas que les autres plantes vivent à côté, il faut même l’ombre des arbres. », rassure Remy. 

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La forêt détruite au profit de la culture du cacao © John Cannon / Mongabay

Pour autant les revers de cette pratique à laquelle se livrent des petits exploitants ont de quoi alarmer en ce qui concerne la destruction des forêts.  A ce propos, la plateforme internationale de suivi des forêts, Global Forest Watch (GFW), renseigne par exemple que la Cameroun a perdu plus de 2 millions d’hectares de forêts entre 2001 et 2023. 

Une surface perdue qui correspond à plus de 25 fois la superficie de la ville de Douala, la capitale économique du Cameroun. 

L’alarme est d’autant plus forte au regard des données récentes. Publié en 2025, un nouveau rapport de Mighty Earth, intitulé « Cacao au Cameroun : une nouvelle vague de déforestation ? ». 2024 a été l’année ayant enregistré la plus grande perte forestière au Cameroun à ce jour selon cette étude qui précise que certains districts ont perdu jusqu’à 43 % de leur couverture forestière depuis 2020.

 L’étude cite en exemple  la région de Nkondjock, voisine de la réserve faunique d’Ebo. La déforestation liée au cacao dans cette zone  menace l’habitat d’espèces emblématiques en danger critique d’extinction comme les gorilles des plaines de l’Ouest et les éléphants de forêt.

Les défis de la la réglementation 

Ce n’est pas la volonté d’inverser la tendance qui manque,  même si le Cameroun s’est fixé pour objectif de tripler sa production d’ici 2030. Le pays est cinquième dans le classement mondial des producteurs de cacao. Cette ambition qui peut bien accentuer davantage la pression sur les forêts n’a pas de quoi inquiéter Simon Bassanaga. 

« Le Cameroun a adopté un système de production du cacao sous agro forêt donc l’agroforesterie est le modèle le plus pratiqué au Cameroun. Il n’y a que 5 % des producteurs de cacao qui ont essayé de mettre sur pied les grandes superficie de cacao mais se sont très vite fait rattraper par les conditions climatiques et les très faibles rendements. Aujourd’hui le Cameroun a l’un des meilleurs systèmes de production de cacao dans le monde.  » soutient l’expert. 

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Des producteurs de cacao à Evodoula Ossou © © Romulus KUESSIE et J.P. Mbia 

Cependant la réalité des chiffres montre bien des failles. Les coopératives, bien que présentes, peinent désormais à jouer pleinement leur rôle. Faiblement structurées et souvent mal gérées devant la redoutable concurrence des coaxers. L’explication tombe sous le sens selon Amourlaye Touré, Conseiller principal pour l’Afrique chez Mighty « lorsque les agriculteurs ne peuvent pas gagner suffisamment sur leurs terres actuelles, l’expansion vers les forêts devient une stratégie de survie.  »

 lance-t-il. Et  Simon Bassanaga de préciser que « les Coaxers font des mélanges non conformes et non adéquats qui pénalisent la qualité globale de l’origine Cameroun révèle-t-il. C’est clairement une entrave à la réussite de l’initiative européenne visant à lutter contre la déforestation en retraçant l’origine du Cacao au Cameroun. »

Il se pose dès lors plus d’une question, comment endiguer la recrudescence des coaxers qui dominent près de 80 % du marché aujourd’hui malgré leurs pratiques informelles? Comment trouver une alternative sérieuse face à ce réseau informel presque indispensable pour la survie de nombreux paysans ? 

Cette omniprésence des coaxers est sans contexte un réel défi pour le Règlement européen contre la déforestation et la dégradation des forêts (RDUE), car il rend difficile la possibilité d’entrer en contact avec les producteurs pour collecter les données nécessaires à la validation du RDUE. 

De nombreux cacaoculteurs comme Rémy n’imaginent pas un monde sans ce réseau, qu’il reconnaît ne pas être à leur service. Si le Cameroun est doté d’entités diverses à l’instar de l’Office national du Cacao Café et le conseil interprofessionnel du cacao et du café pour réguler le secteur, l’absence de coordination effective entre les ministères de l’Agriculture et du Commerce entre autres incohérences étatiques, entravent les initiatives. 

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Celestin Tina Biyo’o est le  Coordinateur national adjoint chargé des programmes chez CODED Cameroun pour lui  les leçons tirées des échecs passés dans la filière bois doivent servir de guide pour éviter un bis repetita dans la filière cacao au Cameroun.  En tenant compte de certaines réalités locales et en renforçant les capacités des producteurs, « il est possible de créer un cadre qui favorise à la fois la durabilité et la prospérité économique dans la filière cacao au Cameroun.

 En agissant de manière concertée, nous sommes convaincus qu’il est possible d’accompagner les producteurs de cacao du Cameroun à relever ce défi et à s’adapter aux nouvelles exigences du marché européen.» a-t-il lancé. 

Si la prédominance des coaxers est un défi, à lui en croire, « Il est  essentiel de mettre en place des systèmes de suivi et de contrôle efficaces pour s’assurer de la conformité des pratiques agricoles avec les normes environnementales et sociales, l’enjeu étant de préserver à la fois l’environnement et les moyens de subsistance des petits producteurs. », soutient Tina Biyo’o. 

Amourlaye Touré, Conseiller principal pour l’Afrique chez Mighty Earth mise sur le volet financier. Invoquant le fait que la majorité des producteurs camerounais vivent sous le seuil de pauvreté, il assure que « des incitations financières directes — telles que de meilleurs prix pour un cacao sans déforestation ou une assistance technique pour améliorer les rendements — sont cruciales pour protéger les forêts du Cameroun et la faune en danger critique qui y vit. C’est aussi la clé pour éviter une répétition de la perte massive de forêt provoquée par l’industrie du cacao au Ghana et en Côte d’Ivoire. », assure-t-il. 

Le cacao des femmes 

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Des femmes d’ © Romulus KUESSIE et J.P. Mbia 

Dans le courant des défis majeurs de la filière cacao au Cameroun, il y a le rôle des femmes. Interrogé sur l’implication de la gent féminine dans le secteur, Simon Bassanaga soutient qu’ « il n’y a pas d’ égalité dans la filière parce que depuis nos ancêtres le métier de cacaoculteur est dédié aux hommes et ça c’est dans nos cultures ce sont les hommes qui font le cacao. », développe l’expert. 

Il reconnaît que ces dernières sont beaucoup plus impliquées dans la cacaoculture parce que « Beaucoup de veuves ont hérité des plantations de leurs maris et elles sont devenues propriétaires. Mais au delà de ça, il s’avère que beaucoup de femmes sont rentrées dans la culture du cacao comme cultivatrice de Cacao donc elles mettent en place leurs propres champs et c’est pour cela que vous allez voir que le taux de féminisation dans les entreprises devient de plus en plus élevé. Donc pour moi, il n’existe pas de problème de genre dans la filière. », rassure-t-il. 

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Au-delà de cette observation, le constat d’une étude du Centre pour l’Environnement et le Développement (CED) et Fern sur la question est plutôt frappant. Si les auteurs considèrent de manière générale que sans les femmes, la filière du cacao camerounaise ne fonctionnerait ni à la même échelle ni avec la même efficacité, on y retrouve essentiellement les grandes entraves à l’implication des femmes. Elles sont confrontées à l’insécurité foncière. 

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 Sur 191 productrices interrogées dans le cadre de cette étude, 13 % disent disposer d’un titre foncier, tandis que 38 % n’ont aucun document attestant la propriété des terres qu’elles exploitent. De manière générale, le rapport conclut que jusqu’à 87% des productrices sont concernées par l’insécurité foncière; ce qui implique les cas où l’accès à la parcelle tient aux arrangements familiaux ou coutumiers. 

Le document se penche surtout sur le cas des femmes autochtones, notamment les Baka, doublement marginalisées selon l’étude. Elles sont « en bas de la hiérarchie sociale et économique ». L’étude précise en effet qu’elles travaillent fréquemment dans des plantations appartenant à des tiers, avec peu ou pas de contrôle sur leurs revenus, et une exposition accrue aux violences et discriminations.

Plus de 80% du cacao du Cameroun est exporté vers l’Europe. L’entrée en vigueur du règlement européen déforestation (RDUE) peut donc effectivement changer la donne. A condition de relever tous les défis liés à son opérationnalisation.  Dans la mosaïque de ces défis, il y a également l’implication de la gent féminine. En effet,   68 % des femmes productrices interviewées dans le cadre de l’étude  conjointe du Centre pour l’Environnement et le Développement (CED) et Fern déclarent n’en avoir jamais entendu parler. 

Les défis sont d’autant plus importants avec la chute progressive et spectaculaire du prix du kilogramme de la fève. Depuis le 5 février 2026, le kilogramme à l’embarquement se négocie entre 1 800 FCFA et 1 950 FCFA selon le système d’information des filières (SIF). Un recul de 200 à 300 FCFA en comparaison aux deux dernières semaines, loin d’être le dernier. 

Cette enquête a été réalisée avec le soutien du Pulitzer Center.

Romulus Dorval KUESSIE 

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Romulus Dorval Kuessie

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