Ache Cyvoline : « Notre culture est le logiciel de notre avenir »

[Vitrine du Cameroun] – À l’heure où les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle redessinent les modes de transmission culturelle, le Cameroun veut investir l’espace numérique pour préserver son patrimoine. Miss Culture Cameroon 2026 plaide pour la numérisation des langues, des contes, des rites et des savoirs traditionnels.
De quoi est-il question avec cet événement ?
Ce Sommet national du patrimoine culturel constitue un rendez-vous historique pour notre identité et notre mémoire collective. Pendant deux jours, nous réunissons sous un même toit les Fons, les Sultans, les Lamidos et les gardiens des traditions issus des dix régions du Cameroun, aux côtés des pouvoirs publics, de la jeunesse et des acteurs culturels.
La question qui nous rassemble est simple, mais fondamentale : comment éviter que le Cameroun n’oublie ce qu’il est ? Je suis Miss Culture Cameroon 2026, mais je suis avant tout une fille de cette terre. Je suis issue de notre diversité, j’ai grandi avec nos valeurs et je considère comme une responsabilité de contribuer à la préservation de ce qui fait notre identité.
Qui participe au sommet et quels résultats sont attendus ?
Les participants sont, avant tout, les dépositaires de notre patrimoine culturel. Plus de 50 Fons et chefs traditionnels sont attendus, notamment le Fon de Mbengwi, le Fon de Bafut, le Sultan des Bamoun et le Lamido de Rey-Bouba.
À leurs côtés seront présents le ministère des Arts et de la Culture, l’UNESCO, des chercheurs, parmi lesquels le Dr Peliegho, qui travaille notamment sur les plantes médicinales, ainsi que de jeunes entrepreneurs culturels. Nous ne voulons pas que ce sommet se limite à des discours. Nous voulons aboutir à des engagements concrets.
Le premier sera l’Accord des Chefs, qui constituera un engagement national commun en faveur de la sauvegarde de notre patrimoine. Le second reposera sur plus de 50 engagements propres à chaque royaume ou chefferie. Chaque palais sera appelé à identifier une tradition menacée et à s’engager à la documenter, à la transmettre et à contribuer à sa protection.
Pourquoi est-il urgent de préserver notre culture à l’ère du numérique ?
Parce qu’à l’ère du numérique, ce qui n’est pas visible finit par disparaître. Aujourd’hui, TikTok, les réseaux sociaux et l’intelligence artificielle exposent nos enfants, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, à des cultures venues d’ailleurs. Il ne s’agit pas de rejeter ces influences, mais de faire en sorte que notre propre culture soit également présente dans cet espace numérique.
Si nous ne numérisons pas nos contes, nos langues comme le medumba, nos danses traditionnelles, nos proverbes et nos récits, d’autres finiront par raconter notre histoire à notre place. La culture n’est pas une chose ancienne qu’il faudrait simplement conserver dans des musées. La culture est le logiciel de notre société. Elle nous permet de savoir qui nous sommes, d’où nous venons et quelle place nous voulons occuper dans le monde.
Quelles sont les composantes de notre patrimoine qui connaissent aujourd’hui une érosion particulièrement préoccupante ?
Les signaux sont préoccupants, notamment en ce qui concerne les langues, les savoirs traditionnels et certaines pratiques culturelles. Commençons par les langues. Plusieurs langues camerounaises sont aujourd’hui menacées de disparition. Le risque est particulièrement important lorsque les jeunes générations ne les parlent plus ou ne les comprennent plus.
Nos traditions sont également fragilisées. Des institutions traditionnelles comme le Kwifon, certains rites liés au Ngondo, les pratiques du festival Lela ou encore la pharmacopée traditionnelle sont confrontés à un problème de transmission.
Le savoir relatif aux plantes médicinales en est un exemple. Lorsque les détenteurs de ces connaissances ne trouvent plus de jeunes à qui les transmettre, c’est une partie de notre patrimoine immatériel qui disparaît avec eux.
Nos pratiques sociales connaissent la même évolution. Les rites de passage, certaines étapes des négociations matrimoniales traditionnelles ou encore les mécanismes communautaires de règlement des conflits sont progressivement remplacés par d’autres modèles. Le véritable enjeu est donc de savoir comment faire évoluer nos traditions sans les laisser disparaître.
À quels engagements les Fons et les chefs traditionnels vont-ils souscrire et qui assurera le suivi ?
Chaque Fon sera invité à prendre trois engagements concrets. Le premier consiste à mettre en place, au sein de son palais, une école culturelle destinée aux jeunes, avec au moins deux sessions de transmission par mois.
Le deuxième est de documenter, avant décembre 2026, au moins un rituel, un récit ou une tradition menacée de disparition, sous forme audio ou vidéo. Le troisième consiste à désigner un ambassadeur culturel de la jeunesse pour son royaume. Cette personne aura notamment pour mission de rapprocher les jeunes de leur patrimoine et de favoriser sa transmission.
Le suivi ne reposera pas uniquement sur l’administration. Nous souhaitons mettre en place un mécanisme associant le ministère des Arts et de la Culture, le Conseil des chefs traditionnels et la Fondation Miss Culture Cameroon. Nous envisageons également une plateforme numérique publique permettant de suivre les engagements pris par chaque communauté et de donner aux citoyens la possibilité de vérifier les progrès réalisés.
Concrètement, quel changement un Camerounais ordinaire devrait-il pouvoir constater dans un an ?
Dans un an, nous voulons qu’un jeune Camerounais puisse utiliser son téléphone pour écouter le conte de sa grand-mère dans sa langue ou son dialecte, parce que ce récit aura été numérisé et sauvegardé. Nous voulons également qu’il puisse se rendre dans son palais traditionnel et y apprendre gratuitement un savoir-faire ou un élément de son patrimoine.
Nous voulons enfin que nos festivals et nos manifestations culturelles bénéficient d’une visibilité comparable à celle accordée aux grands événements sportifs, avec des financements adaptés et des retransmissions en direct.
Notre démarche ne consiste pas à vivre dans le passé. Il s’agit de donner une identité à notre avenir.
