Fuite des cerveaux : Quand les diplômés africains de Chine enrichissent l’Occident

[Vitrine du Cameroun] – La coopération académique sino-africaine, souvent vantée comme un pilier du partenariat, révèle un revers discret mais préoccupant. Une hémorragie de talents formés par Pékin qui, faute de perspectives nationales, s’installent et prospèrent en Occident. L’Afrique peine à convertir cet investissement humain en véritable dividende stratégique.

L’histoire de la collaboration Chine-Afrique s’écrit aussi en chiffres : des centaines, peut-être des milliers d’étudiants africains bénéficient chaque année de bourses pour se former dans les prestigieuses universités chinoises. Cependant, pour une part significative d’entre eux, ce parcours se termine loin de leur patrie d’origine, leur expertise acquise en Asie étant mise au service de nations tierces.

Le mirage canadien : L’histoire de Romain et Paul

Prenons l’exemple de « Romain » et de « Paul » (noms d’emprunt), tous deux originaires d’un pays africain. Romain, docteur en économie d’une grande université chinoise, et Paul, titulaire d’un master en relations internationales, sont des exemples de réussite académique sous l’égide du partenariat sino-africain.

Leur réalité post-diplôme est cependant celle de l’absence d’opportunités dans leur pays. Le Canada leur ouvre ses portes, offrant un terreau fertile pour leur ambition. Ils s’y enracinent, y fondent des familles, obtiennent la citoyenneté. L’aboutissement de leur parcours prend une tournure inattendue et symbolique : ils sont recrutés au ministère des Affaires étrangères canadien.

Romain, en particulier, incarne ce paradoxe. Quelques années après, il est nommé diplomate à la section économique de l’ambassade du Canada… en Chine. Un retour ironique sur le territoire de sa formation, mais sous les couleurs d’une autre nation. Sa trajectoire, qu’il doit à son travail acharné et à un système étranger qui a su reconnaître et valoriser son potentiel, est celle d’un succès individuel, mais d’une perte collective pour l’Afrique.

L’Afrique, incapable de capitaliser

L’exil de Romain et Paul n’est pas un cas isolé. Il est, selon les témoignages recueillis, « malheureusement bien trop commun » au sein de la diaspora académique africaine formée en Chine. Si tous ne deviennent pas diplomates étrangers, beaucoup se heurtent à des systèmes nationaux désorganisés, non configurés, voire peu désireux d’accueillir et d’intégrer cette expertise nouvelle.

Alors que la Chine a stratégiquement capitalisé sur ses propres étudiants formés en Occident et en Asie pour bâtir son expertise et son développement, l’Afrique, après près de trente ans de coopération active, peine à récolter les fruits humains de cet investissement.

Le constat est sévère : malgré les milliers d’étudiants envoyés à Pékin, il n’existe « aucune stratégie gouvernementale, aucune politique publique » visant à les intégrer dans une vision de développement à long terme ou à bâtir une « expertise chinoise » africaine.

Le déficit de connaissance est patent. L’auteur, qui échange régulièrement avec des officiels africains, se dit « choqué par le très faible niveau d’expertise qu’ils ont de la Chine ». Pourtant, les ressources humaines existent, brillantes et formées. Les plus chanceuses d’entre elles font le choix de l’exil économique, trouvant reconnaissance et citoyenneté ailleurs, tournant le dos à leur pays d’origine.

Le cynisme de l’exil

L’anecdote de « Jean-Jacques », un autre étudiant, illustre ce désengagement initial. Il y a près de vingt ans, à la veille de son départ pour la Chine, le chargé de coopération de son ministère des Affaires étrangères lui et ses pairs : « considérez cette bourse comme un cadeau du pays. Profitez-en et essayez de vous trouver une vie meilleure ».

Quinze ans plus tard, Jean-Jacques, diplômé en relations internationales, est aujourd’hui professeur d’anglais à Shanghai, un moyen de subsistance loin de ses aspirations diplomatiques initiales.

Ce phénomène interpelle les autorités chinoises. L’affectation de Romain comme diplomate canadien en Chine soulève une question légitime à Pékin : cet investissement en bourses, destiné à renforcer les liens avec l’Afrique, n’est-il pas un « gaspillage de ressources » ? Un effort vain au service de pays qui négligent cette opportunité ? Les autorités chinoises, qui peinent à gérer les défis migratoires et l’accès aux universités occidentales pour les étudiants africains, pourraient légitimement sourire, d’un air désabusé, en constatant le déficit d’expertise chez leurs collègues africains, tandis que des pays tiers récoltent les bénéfices d’un savoir qu’ils ont eux-mêmes financé. Le « soft power » académique de la Chine profite-t-il, in fine, davantage à l’Occident qu’à l’Afrique ?

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La Rédaction

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