[Vitrine du Cameroun] – Trois semaines après avoir mis en cause Jean-Pierre Amougou Belinga, Eko Eko et le colonel Ndanwé dans un témoignage qualifié d’« explosif », le colonel Otoulou est revenu à la barre le 3 août 2026. Face à une défense qui a multiplié les incidents de procédure dès l’ouverture des débats, l’officier de gendarmerie a tenu bon sur l’essentiel : l’argent, les aveux, et le nom qui revient sans cesse : Amougou Belinga.
Le Tribunal militaire de Yaoundé a repris le 3 août 2026, la contre-interrogation du colonel Jean-Pierre Otoulou, 34ᵉ témoin de l’accusation dans le procès de l’assassinat du journaliste Martinez Zogo. Cette reprise faisait suite au renvoi décidé le 14 juillet dernier, lorsque l’audition de l’officier supérieur de la gendarmerie avait déjà tenu la salle en haleine pendant plus de cinq heures.
Avant même d’entendre le témoin, le tribunal a dû trancher une question procédurale. Le président a donné lecture d’une demande formulée le 27 juillet par Me Claude Assira, avocat de l’État du Cameroun et de la DGRE, visant à faire passer la cross-examination du colonel Otoulou avant la réexamination par le Ministère public. Rappelant que Me Assira avait déjà obtenu un renvoi le 14 juillet, le tribunal a jugé cette nouvelle requête dilatoire et non conforme à la loi, et a rejeté la demande. Les débats ont donc pu reprendre avec la cross-examination menée par les avocats de la partie civile.
Une vidéo contestée, un procès-verbal disputé
D’entrée de jeu, Me Ashu a interrogé le colonel sur les éléments qu’il disait vouloir produire depuis sa dernière intervention. L’annonce d’une vidéo a immédiatement suscité une passe d’armes : Me Tchoungang a fait valoir que ce document avait été écarté par le juge d’instruction, tandis que Me Cerlin Belinga s’est attardé sur la méthodologie de l’enquête.
Un peu plus tard, la question « qu’avez-vous promis au colonel Ndanwé pour qu’il passe aux aveux ? » a déclenché une nouvelle bataille de procédure. Le témoin ayant proposé de lire un procès-verbal, plusieurs avocats de la défense Maitres Guezo, Mbuny et Tchoungang, ont contesté la recevabilité de cette pièce, estimée hors du cadre de la commission d’enquête mixte police-gendarmerie. Me Kenmoe et Me Calvin Job ont plaidé en sens contraire, invoquant l’article 330 du Code de procédure pénale. Le Ministère public a confirmé que le document figurait bien au dossier, coté et paraphé, ce qui a permis au président du tribunal d’autoriser sa lecture.
Le rôle central attribué à Amougou Belinga
Le cœur de l’audition a porté, comme lors de sa comparution du 14 juillet, sur les liens présumés entre le lieutenant-colonel Justin Ndanwé et l’homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga. Le colonel Otoulou a détaillé la chronologie qu’il dit avoir établie : une rencontre à la résidence de l’homme d’affaires au cours de laquelle celui-ci aurait demandé à Ndanwé de « faire taire Martinez Zogo », la remise de 2 millions de francs CFA pour planifier l’opération, puis de 500 000 francs la veille de l’assassinat. Il a également rapporté que Ndanwé se serait rendu chez Amougou Belinga après les faits pour lui annoncer la mort du journaliste, provoquant une réaction de colère mais aucune aide en retour.
Le témoin a insisté sur le fait que la confrontation entre les deux hommes avait été déterminante : alors que Ndanwé niait dans un premier temps connaître Amougou Belinga, ce dernier avait affirmé qu’ils étaient « amis », ce qui aurait précipité les aveux de l’officier. Cette version rejoint ce que le colonel Otoulou avait déjà exposé à l’audience du 14 juillet, où il avait rapporté les mots attribués à Ndanwé après la confrontation : « Mon colonel, je change ma déclaration. Je connais très bien M. Amougou. »
Interrogé sur le rôle de Maxime Léopold Eko Eko, ancien patron de la DGRE, le colonel a rappelé qu’il avait désigné Amougou Belinga comme commanditaire, tout en évoquant une tentative de rapprochement de ce dernier qu’Eko Eko aurait repoussée en le traitant de « truand », une déclaration qui donne son titre à cette édition spéciale du compte rendu, et qui remonterait à l’audition du 31 janvier 2023.
Zones d’ombre sur l’exploitation numérique
Plusieurs questions ont porté sur les limites de l’enquête technique. Le colonel a reconnu que seuls trois des dix téléphones d’Eko Eko avaient été présentés, sept appareils ayant disparu entre le 29 et le 31 janvier 2023, soit 70 % du lot. Il a également confirmé que seuls 18 % des données numériques d’Amougou Belinga avaient pu être exploitées, un chiffre déjà évoqué lors de l’audience de juillet, où il avait été question d’un iPhone appartenant à Mélissa Amougou Belinga resté introuvable malgré les démarches de la gendarmerie pour le localiser. Le témoin a expliqué ne pas avoir pris l’initiative de solliciter les opérateurs téléphoniques, renvoyant cette responsabilité au Commissaire du gouvernement, directeur de l’enquête.
Interrogé sur l’absence de géolocalisation d’Eko Eko et sur l’existence d’une éventuelle enquête ou note de service interne à la DGRE, le colonel a répondu par la négative à plusieurs reprises, avant de qualifier, sous la pression de Me Claude Assira, une « fiche technique » versée au dossier de non crédible.
Des versions qui se heurtent
Le témoin a par ailleurs confirmé que le colonel Ndanwé lui aurait présenté cette mission comme s’inscrivant dans la continuité de « missions du même genre » déjà couvertes par Eko Eko, et qu’il aurait déclaré agir « sous les ordres de son chef » avant d’évoquer, dans une version ultérieure, une démarche plus personnelle destinée à « faire plaisir » à sa hiérarchie. Ces déclarations, obtenues au fil d’auditions successives, illustrent ce que le colonel Otoulou a résumé par une formule répétée plusieurs fois à la barre : « L’enquête est évolutive, les vérités viennent progressivement. »
L’audience a été suspendue à 15h40 puis a repris avec les questions de Me Kenmoe, Me Manyim et enfin Me Claude Assira, dont le contre-interrogatoire s’est concentré sur la saisie et l’expertise des téléphones du commando, les conditions de placement en garde à vue du colonel Ndanwé et le fonctionnement du système de vidéosurveillance de la DGRE. Sur ce dernier point, le témoin a botté en touche, disant ne pas maîtriser le fonctionnement interne de l’institution.
Les débats ont finalement été suspendus à 19h43, pour reprendre avec la suite de la cross-examination par la défense.
Ce que confirment les précédentes audiences
Ce nouvel épisode s’inscrit dans la continuité du témoignage entamé le 14 juillet, quand le colonel Otoulou avait livré ce que plusieurs observateurs avaient qualifié de témoignage à charge contre Amougou Belinga, Eko Eko et Ndanwé, provoquant une audition particulièrement dure de la part du Ministère public lui-même. Le renvoi au 3 et 4 août avait alors été accordé à la demande de Me Claude Assira, pour permettre la poursuite de ce contre-interrogatoire ainsi que la comparution du colonel Eloundou Mesmin, cité à plusieurs reprises comme ayant participé, aux côtés du témoin, à la confrontation entre Eko Eko et Ndanwé.
Le procès, ouvert pour l’enlèvement, la séquestration, la torture et l’assassinat de l’animateur de radio Martinez Zogo, retrouvé mort le 22 janvier 2023 près de Yaoundé, se poursuit devant le Tribunal militaire sous la présidence du colonel Jacques Baudouin Misse Njonè.

