[Vitrine du Cameroun] – La salle des banquets du Centre national de recherche (CNE) a accueilli du 23 au 24 juillet 2026, une journée d’étude scientifique placée sur le thème « Le changement des habitus culinaires au Cameroun ». Durant deux jours d’échanges, spécialistes en gastro-stratégie, enseignants, chercheurs en sciences sociales, professionnels et autres amoureux des sciences, ont débattu autour de ce sujet capital. Des recommandations importantes ont sanctionné les débats, notamment l’impérieuse nécessité pour le Cameroun de préserver et de promouvoir son authenticité gastronomique. Au rendez-vous du donner et du recevoir, cela relève autant d’un enjeu de conservation d’un patrimoine immatériel multimillénaire que d’une stratégie de gastro-diplomatie.
La mondialisation grandissante modifie les pratiques et les habitudes culinaires des africains et des Camerounais. Ces mutations intéressent les scientifiques et les experts du secteur de la gastronomie. Le Centre national de recherche, creuset du savoir, a ouvert la voie à une réflexion plus profonde sur le sujet, à la faveur d’une journée d’étude qu’elle a organisée du 23 au 24 juillet 2026. Au total, 11 communications et une leçon inaugurale ont été présentées durant les deux jours de débats. La première intervention de Serge Lemana Oyono, auteur du livre Mondialisation des goûts et gastro-politique au sud du Sahara : impact et enjeux pour la gastronomie camerounaise, a donné le ton d’un événement scientifique riche en idées et enseignements. Le gastro-diplomate en service au Ministère des relations extérieures, a présenté une communication scientifique sur les enjeux de la transition alimentaires dans les régions du Nord et de l’Est du Cameroun.
Un Cameroun en proie à « l’aliénation culinaire »
Pour comprendre la situation actuelle, Serge Lemana Oyono invite à remonter aux années 1970. À ses yeux, le tournant intervient avec le quatrième plan quinquennal, période à partir de laquelle « l’aliénation commence à s’implanter au Cameroun ». Il explique que la quête de modernité a progressivement conduit les populations à assimiler les habitudes alimentaires occidentales à un modèle de réussite, reléguant les produits locaux au second plan.
Cette évolution, estime-t-il, ne relève pas seulement d’un changement culturel. Elle s’accompagne de conséquences nutritionnelles mesurables. Le chercheur évoque notamment des carences en vitamines A et C dans la région de l’Est, ainsi qu’en vitamines B2 et B12 dans le Grand Nord, qu’il relie à l’abandon progressif des aliments traditionnels au profit du blé et des produits alimentaires transformés.
Pourtant, rappelle-t-il, les terroirs camerounais disposent d’une exceptionnelle diversité nutritionnelle. Dans le Nord, les céréales traditionnelles comme le mil, le sorgho ou le fonio présentent, selon les spécialistes de la nutrition cités par l’intervenant, une valeur nutritive supérieure à celle du blé importé. Tubercules, légumes-feuilles, légumineuses, produits d’élevage et ressources halieutiques composent également un patrimoine alimentaire riche, que l’Est partage avec une importante production de manioc, de taro, d’igname, de cacao, de café et de produits forestiers non ligneux.
Mais ces ressources perdent progressivement du terrain face aux produits venus d’ailleurs. Serge Lemana Oyono rappelle qu’en 2025, le Cameroun a consacré plus de 1 149 milliards de FCFA à l’importation de produits alimentaires, soit environ un sixième du budget national. Un chiffre qu’il juge révélateur d’une dépendance alimentaire devenue structurelle.
Le conférencier attribue en partie cette transformation à ce qu’il appelle la gastro-diplomatie, c’est-à-dire l’utilisation stratégique de la gastronomie comme instrument d’influence internationale. Il cite l’exemple du programme thaïlandais Global Thai, qui a permis de multiplier les restaurants thaïlandais dans le monde et de favoriser la diffusion du riz asiatique jusque dans les villages camerounais.
A la suite de cette plongée dans les méandres de la gastro-stratégie, la deuxième communication a fait la part belle à l’expérience de terrain. Rolande Agong, entrepreneure culturelle et promotrice du festival Mbol, a exposé sur la richesse du patrimoine culinaire de la région de l’Est, qui fait malheureusement face aux affres d’une modernité non contrôlée.
Dernier intervenant de la première journée, Virina Oumara s’est quant à lui penché sur le délaissement de la consommation du lait de vache naturel par le peuple Massa de l’Extrême-Nord du Cameroun. Son analyse sociologique a démontré que ce changement n’a pas été sans conséquences pour ce peuple, historiquement reconnaissable à travers ses hommes robustes et de grande taille.
La journée d’étude du CNE a tenu à allier les débats scientifiques aux démonstrations pratiques. A la fin des communications de la première journée, l’esplanade du centre s’est muée en véritable foire culinaire où de nombreux mets emblématiques du terroir ont été préparés et exposés par des mains expertes. La diversité des recettes proposées a permis aux invités de voyager dans les différentes aires culturelles camerounaises : okok, koki, mbol, essankana, ndolé etc. sont autant de plats qui été exposés.
Sauver la cuisine camerounaise de la « bâtardisation »
Comment préserver l’identité culinaire camerounaise dans un contexte marqué par la mondialisation, les mutations sociales et le brassage culturel ? C’est à cette interrogation qu’a répondu le Pr Roger Bernard Onomo Etaba, doyen de la Faculté des Arts, Lettres et Sciences Humaines (FALSH) de l’Université d’Ebolowa, lors de la leçon inaugurale qui a planté le décor de la deuxième journée d’échanges sur changements des habitus culinaires au Cameroun, organisée par le Centre national d’éducation (CNE). Une intervention qui a invité chercheurs, étudiants et acteurs du patrimoine à considérer la cuisine comme un véritable marqueur d’identité culturelle. Avant d’aborder les mutations contemporaines, le Pr Onomo Etaba s’est attaché à clarifier les principaux concepts de son exposé. L’habitus renvoie, selon lui, aux manières d’être, de penser et d’agir d’un individu ou d’une communauté, tandis que le patrimoine culinaire ne se limite pas aux aliments eux-mêmes. Il englobe aussi bien les éléments matériels — ustensiles, ingrédients ou plats — que le patrimoine immatériel constitué des techniques, des savoir-faire et des connaissances transmis de génération en génération.
Pour le conférencier, il n’existe pas de peuple sans identité culinaire. Celle-ci s’enracine dans un territoire, un climat, une biodiversité et des saisons qui façonnent les habitudes alimentaires. Les mets consommés dans les zones forestières diffèrent naturellement de ceux des savanes, tout comme les calendriers agricoles déterminent la disponibilité des produits.
L’orateur a ensuite montré que les habitudes culinaires ne sont jamais figées. Elles évoluent sous l’effet des échanges entre les peuples, donnant naissance à des phénomènes de glissement, d’hybridation ou d’assimilation. À ces facteurs historiques s’ajoutent les transformations sociologiques, notamment les mariages interethniques et interculturels, qui favorisent le métissage culinaire au sein des familles.
Face à ces mutations, le Pr Onomo Etaba ne prône pas un repli identitaire. Il défend au contraire une ouverture maîtrisée, capable de préserver l’originalité du patrimoine culinaire camerounais tout en assumant les échanges culturels.
Dans l’une des formules les plus marquantes de sa leçon inaugurale, il rappelle que « au rendez-vous du donner et du recevoir, le Cameroun doit apporter son patrimoine culinaire originel, et non une cuisine bâtarde ».
Les autres communications ont notamment porté sur la présentation d’une typologie des pâtes culinaires camerounaises par Frédéric Tegui Bogni, les effets de l’urbanisation sur les pratiques alimentaires à Yaoundé, la négociation permanente entre traditions culinaires et modernité, la patrimonialisation des repas camerounais ainsi que les enjeux de transmission des savoirs culinaires.
Le dernier panel a, quant à lui, abordé les conséquences de la mondialisation sur l’alimentation, la transformation des modes de préparation de mets emblématiques comme le Mbongo’o, les défis de transmission de la médecine culinaire bulu à travers le Mendim me Zom, ou encore les implications sanitaires liées à la progression des aliments hybrides et de la restauration rapide dans les villes camerounaises.
Au terme de ces deux journées d’échanges, un constat s’est imposé : les mutations des habitudes alimentaires ne relèvent pas uniquement des préférences individuelles. Elles traduisent des transformations économiques, culturelles et géopolitiques profondes qui interrogent la souveraineté alimentaire, la préservation du patrimoine culinaire et la santé des populations.
À travers la diversité des approches mobilisées, les communicants ont plaidé pour une meilleure valorisation des ressources alimentaires locales et pour des politiques capables de concilier ouverture au monde et préservation des identités culinaires camerounaises. Dans son allocution finale, le Chef du CNE, Mforteh Stephen Ambe, a rappelé à la communauté des chercheurs présents que cette journée d’étude a permis de poser les jalons des recherches plus prolifiques dans ce domaine dans le futur.



