Emmanuel Ngannou Djoumessi

[Vitrine du Cameroun] – Nommé à la tête du ministère des Travaux publics (MINTP) le 2 octobre 2015, Emmanuel Nganou Djoumessi entame sa onzième année à ce poste stratégique. Sur cette période, l’État camerounais a engagé plusieurs milliards de FCFA dans des projets routiers présentés comme prioritaires. Une revue de l’état d’avancement de six chantiers emblématiques, établie à partir des données publiées par le ministère lui-même et par la presse économique spécialisée, dessine un tableau contrasté, entre projets sur le point d’être livrés et retards qui se comptent parfois en années.

La falaise de Dschang, un chantier qui a débordé son calendrier initial

Le tronçon effondré de la falaise de Dschang, dans la région de l’Ouest, illustre bien cette dynamique. À la suite du double éboulement du 5 novembre 2024, qui avait coûté la vie à plusieurs personnes et coupé la circulation entre le Littoral et l’Ouest, le ministre avait procédé au lancement officiel des travaux le 15 mars 2025. La durée prévisionnelle annoncée à l’époque était de quatre mois, pour un coût évalué à plus de 3 milliards de FCFA, avec l’entreprise chinoise China First Highway Engineering Corporation (CFHEC) comme exécutant.

Plus d’un an après ce lancement, le taux d’exécution n’atteignait que 60 % en février 2026, puis 96 % au 7 mai 2026, à la suite d’une descente de terrain du gouverneur de la région de l’Ouest. Le délai contractuel de quatre mois a donc été largement dépassé, la livraison ayant été repoussée à plusieurs reprises au fil des campagnes de pluies et des contraintes géotechniques du site. Au-delà de ce pourcentage, la réalité sur le terrain est toute autre.

La pénétrante Est de Douala, un chantier loin de la fin

Sur la pénétrante Est de Douala, financée à hauteur de 88,9 milliards de FCFA par Standard Chartered Bank de Londres et 10,1 milliards par SCB Cameroun, la phase 2 est engagée depuis 2021. Les responsables du MINTP évoquaient un taux d’exécution de 89 % en février 2026, puis 92 % en mai 2026, pour un taux de facturation de 98,4 %.

Le chantier a néanmoins connu de multiples blocages documentés par le ministère lui-même, parmi lesquels la non libération du site par un premier contractant, l’approvisionnement en carburant, le non-paiement de décomptes et un problème d’exonération fiscale. À cela s’ajoute un risque financier persistant, la date de tirage sur le financement bancaire étant échue depuis le 11 mai 2025 sans que l’avenant nécessaire n’ait été finalisé.

Selon certains manœuvres actifs sur le chantier, les travaux sont loin de franchir la barre de 80% au regard de ce qu’il reste à faire sur le site.

Le dédoublement Olembé Échangeur d’Obala, l’exemple le plus net de dérapage

Le projet de dédoublement en 2×2 voies de la pénétrante Nord de Yaoundé, sur l’axe Olembé Échangeur d’Obala, long d’environ 22 kilomètres, a été lancé le 11 juillet 2024 pour un montant de 27 milliards de FCFA, financé conjointement par l’État camerounais et la Banque africaine de développement. Le délai contractuel accordé à l’entreprise Arab Contractors Cameroon Ltd était de 24 mois.

Selon les données du MINTP publiées le 14 juillet 2026, le taux d’avancement physique n’atteignait que 25,86 %, alors que 89,11 % du délai contractuel avait déjà été consommé. L’écart entre le temps écoulé et le travail réalisé dépasse ainsi 63 points de pourcentage. Le ministère a lui-même demandé à l’entreprise titulaire du marché « d’accroître sa mobilisation ». L’achèvement du projet dépend désormais, selon le ministère, de la libération complète des emprises, du déplacement de réseaux et de la conclusion de discussions financières entre l’État et l’entreprise.

L’autoroute Douala Yaoundé, un chantier étalé sur près de deux décennies

La première phase de l’autoroute Yaoundé Douala, sur 60 kilomètres, avait été lancée en octobre 2014. Elle n’a été réceptionnée qu’en janvier 2024, soit neuf ans plus tard, pour un coût final de près de 350 milliards de FCFA, largement supérieur au budget initial de 284 milliards. Les voies de raccordement de Bibodi, longues de 25 kilomètres, avaient-elles mêmes manqué un premier délai fixé à septembre 2022.

La phase 2, longue de 141,1 kilomètres et budgétisée à 1 072 milliards de FCFA, a été officiellement lancée le 2 octobre 2024, mais les travaux de terrain sont restés à l’arrêt à partir de novembre 2024 en raison de contestations liées au paiement des indemnisations aux populations riveraines.

Le démarrage effectif du déforestage n’est intervenu que le 24 mars 2026, après le règlement des indemnisations dans l’arrondissement de Pouma. Selon le document de programmation budgétaire et économique à moyen terme 2026-2028 publié par le gouvernement, la livraison de cette seconde phase est désormais fixée à 2031, soit dix-sept ans après le lancement initial du projet global.

La réhabilitation de la route nationale N°3, des retards attribués à des causes récurrentes

Plusieurs tronçons de la route nationale N°3, principal axe reliant Yaoundé à la zone côtière via Douala, connaissent des difficultés similaires. Selon les données du MINTP relayées par la presse camerounaise, ces retards s’expliquent généralement par le manque de personnel qualifié, l’insuffisance de matériel, une mauvaise organisation de certaines entreprises et le non-paiement des décomptes.

Dans la région de l’Adamaoua, un chantier comparable confié à l’entreprise chinoise China State Construction Engineering Corporation (CSCEC) n’affichait que 28,46 % d’achèvement cinq ans après le lancement des travaux. Sur un autre chantier de 70 kilomètres confié à la même entreprise, lancé en 2019 pour une durée contractuelle de 75 mois, le taux d’avancement plafonnait à 35,69 % au 30 avril 2026, pour une consommation du délai contractuel de 105,19 %, c’est à dire un dépassement pur et simple du calendrier initial. Face à la faible mobilisation en matériel et en personnel constatée sur ce chantier, le ministère a dû autoriser une réception en l’état, en attendant une nouvelle contractualisation.

La route Douala-Bafoussam, un chantier annoncé mais toujours en phase préparatoire

La réhabilitation de la route Douala-Bafoussam (route nationale N°5), longue de 217,8 à 218,9 kilomètres selon les documents, reste à ce jour dans sa phase de préparation. La Banque islamique de développement a accordé un prêt de 139 milliards de francs CFA pour ce projet, sur une enveloppe globale évaluée à 151 ou 179 milliards de francs CFA selon les sources, le chantier étant scindé en trois lots, de Bekoko à Bandjoun

 Le calendrier officiel prévoyait le lancement de l’appel d’offres pour le recrutement des entreprises au cours de l’année 2026, la date de dépôt des dossiers de préqualification ayant elle-même été reportée du 30 décembre 2025 au 2 février 2026. Comme le relevait un média camerounais en mai 2025, « depuis des années, les promesses de réhabilitation se sont succédé sans aboutir à des résultats concrets », le ministère se limitant en attendant à des réparations d’urgence sur un axe pourtant vital pour l’approvisionnement du pays depuis le port de Douala.

Des causes structurelles identifiées par le ministère lui même

Interrogés à plusieurs reprises sur l’origine de ces retards, les services du ministère des Travaux publics avancent des explications récurrentes, quel que soit le chantier concerné. Le non versement à temps des indemnisations aux populations riveraines, la lenteur dans la libération des emprises, l’insuffisance de mobilisation en matériel et en personnel de certaines entreprises attributaires, le non-paiement des décomptes aux prestataires et, dans certains cas, des difficultés de trésorerie de l’État pour honorer sa quote part du financement figurent parmi les facteurs les plus cités. Le ministère a par ailleurs reconnu, dans le passé, avoir résilié les contrats d’une vingtaine d’entreprises accusées d’avoir abandonné des chantiers ou d’être incapables d’exécuter les travaux dans les délais.

Malgré ces difficultés récurrentes, le ministre Nganou Djoumessi continue de présenter, chantier après chantier, des taux d’avancement et des perspectives d’achèvement rapide, tout en demandant régulièrement aux entreprises concernées d’accélérer leur cadence. La feuille de route transmise au Premier ministre le 10 février 2026 fixait un objectif de 475,9 kilomètres de nouvelles routes construites pour l’année en cours, un objectif dont la réalisation dépendra largement de la capacité du ministère à surmonter les mêmes obstacles qui ont, par le passé, retardé plusieurs de ses projets phares.

?s=32&d=mystery&r=g&forcedefault=1 Cameroun : Onze ans après sa nomination, le ministre des Travaux publics face au bilan contrasté de ses grands chantiers
La Rédaction

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