[Vitrine du Cameroun] – L’Afrique subit l’assaut du néolibéralisme, arme de dépossession qui transforme les États en comptoirs. Ce système verrouille la souveraineté par la dette et façonne une classe politique réduite au rôle de gérant local. Entre aliénation et dépendance, Le géostratège camerounais Charly Kengne estime que le continent doit briser ce logiciel prédateur.
Le néolibéralisme n’est pas qu’une simple théorie économique de libre-échange ; c’est une arme de dépossession massive. Depuis le tournant des années 1980, sous l’impulsion du rouleau compresseur de Ronald Reagan (USA) et Margaret Thatcher (ANGLETERRE), les États africains ont été précipités dans un gouffre dont ils ne sont toujours pas sortis. Mais le plus grand danger n’est pas seulement l’économie : c’est la fabrication d’une classe politique africaine au pouvoir comme dans l’opposition, devenue le contremaître local de ce système de prédation.
I- Le péché originel : les plans d’ajustement structurel (pas)
Le néolibéralisme n’est pas entré en Afrique par le vote, mais par la dette. À la suite des chocs pétroliers et de la hausse des taux d’intérêt décidée par la FED (États-Unis) sous Reagan, les États africains se sont retrouvés étranglés.
1- L’État comme simple « Comptable » : Le FMI a imposé au Cameroun une réduction drastique de la masse salariale. Les baisses de salaires de 1993 n’étaient pas une erreur de gestion, mais une volonté délibérée de briser la capacité de consommation et d’épargne des cadres africains, les rendant vulnérables et donc plus faciles à corrompre par le secteur privé ou les ONG internationales.
2- La Mort de l’Industrialisation : La « libéralisation des échanges » a forcé le Cameroun à supprimer ses barrières douanières.
Résultat : le poulet congelé européen a tué l’aviculture locale, et les friperies ont achevé l’industrie textile (comme la CICAM).
L’Afrique est devenue un déversoir pour les surplus de production du Nord.
II- La fabrication d’une classe politique « gérant de commerce »
C’est ici que le piège devient systémique. Le néolibéralisme a besoin d’intermédiaires locaux pour fonctionner.
1- Le Consensus de la « Bonne Gouvernance » : Ce terme, inventé par la Banque Mondiale, est un piège sémantique. Il ne signifie pas « gouverner pour le peuple », mais « gérer l’État comme une entreprise ». La classe politique camerounaise, qu’elle soit du RDPC (pouvoir) ou des grands partis d’opposition, a intégré l’idée que le succès politique se mesure à l’aune du « Doing Business » et non de l’indice de développement humain réel.
2- L’Opposition « Mirroring » : Observez les programmes de l’opposition : ils critiquent la corruption, mais proposent rarement de sortir du Franc CFA, de nationaliser les ressources ou de désobéir aux injonctions du FMI.
Pourquoi ?
Parce que pour accéder au pouvoir, ils savent qu’ils doivent rassurer les marchés financiers et les ambassades occidentales. Ils sont les « plans B » du système néolibéral.
3- La Politique du Ventre Privatisée : Puisque l’État ne peut plus investir dans le social (à cause de l’austérité), les politiciens utilisent leur position pour capter des marchés publics. La corruption n’est plus un accident, c’est le moteur de remplacement d’un État qui n’a plus le droit d’être développeur.
III- Le narratif occidental : l’aliénation par les « valeurs »
Le néolibéralisme a réussi l’exploit de faire croire que ses intérêts économiques étaient des « valeurs universelles ».
– L’Individualisme contre la Solidarité : Le système encourage l’entrepreneuriat de survie (« be your own boss »). Au lieu de revendiquer des services publics (santé pour tous), on pousse l’Africain à chercher l’argent pour payer sa propre clinique. Cela brise la cohésion sociale et la capacité de révolte collective.
– La Démocratie de Façade : On exige des élections multipartites (formalisme occidental), mais on vide ces élections de leur substance économique. Peu importe qui vous élisez, le programme économique est déjà écrit à Washington ou à Paris. C’est ce que certains appellent la « choix-sans-choix ».
– Le Discours de la Modernité : La classe politique utilise un langage technocratique (émergence, PPP, croissance inclusive) qui est totalement déconnecté de la réalité du « bas-peuple ». Ce discours sert à maintenir une distance entre l’élite « éclairée » par l’Occident et la masse jugée « archaïque ».
IV- Le danger de l’invisibilité du piège
Le danger ultime pour le Cameroun est que ce système se présente comme naturel.
1- La Fuite des Cerveaux : En détruisant les services publics, le néolibéralisme pousse les esprits les plus brillants vers l’exil. Ceux qui restent sont contraints de servir le système (multnationales, banques, cabinets d’audit) plutôt que de construire l’État.
2- La Dépendance Sécuritaire : Un État affaibli économiquement finit par l’être militairement. Il devient dépendant de l’assistance étrangère pour sa propre sécurité, bouclant ainsi la boucle de la perte de souveraineté amorcée par Reagan et Thatcher.
Conclusion : sortie de la matrice
Le Cameroun, comme le reste de l’Afrique, fait face à une classe politique qui est une émanation du système qu’elle prétend combattre ou servir. Tant que le discours politique restera prisonnier des indicateurs de la Banque Mondiale et des valeurs d’un Occident en crise, la souveraineté ne sera qu’un slogan de campagne.
Le défi n’est pas seulement de changer de président ou de régime ; il est de démanteler le logiciel néolibéral qui a transformé nos États en simples succursales commerciales. L’Afrique doit cesser d’être le laboratoire des théories de Friedman et Hayek pour redevenir le théâtre de son propre destin.
Le néolibéralisme en Afrique n’est pas une crise économique, c’est une crise d’identité politique. Tant que l’Africain ou le Camerounais (politique ou citoyen) définira son succès par sa capacité à plaire aux standards de consommation et de gestion occidentaux, il restera prisonnier du piège.




