[Vitrine du Cameroun] – Lors de la vingt-cinquième audition de témoin devant le Tribunal Militaire de Yaoundé, la Commissaire de Police Charlotte Angwei, ex-Commandante du Groupement de Recherche Opérationnelle (GRO) de la DGRE, a livré un témoignage accablant sur le fonctionnement interne des services de renseignement camerounais. Une chose ressort avec force : l’opération qui a conduit à l’enlèvement et à l’assassinat du journaliste Martinez Zogo en janvier 2023 n’a respecté aucun protocole officiel.

Une mission fantôme : hors des radars hiérarchiques

Charlotte Angwei a été catégorique dès le début de son témoignage : elle n’a donné aucun ordre de mission à ses agents impliqués dans cette affaire, notamment Daouda et Tongué, pourtant placés sous son commandement. « Cette opération n’a pas existé pour moi. Ni mon directeur du moment, ni le coordinateur, ni le DGDGRE ne m’ont donné l’ordre de mettre ces agents en mouvement », a-t-elle déclaré.

Selon les procédures en vigueur à la DGRE, toute opération doit être précédée d’un ordre écrit, validé par la hiérarchie, avant tout déploiement d’agents sur le terrain. Des motos de service, affectées à ses éléments, ont pourtant été utilisées lors des faits — sans aucune autorisation de sa part. « L’usage de ces motos n’a pas été validé par moi pour cette mission », a-t-elle précisé. « Ce n’est pas conforme à nos pratiques habituelles. »

Plus troublant encore, la commissaire indique qu’en temps normal, il lui était impossible d’ignorer où se trouvaient ses agents lors d’une mission. Or, pendant les faits, aucune alerte n’a été remontée. « C’est la première fois depuis que je suis à la DGRE qu’une mission est exécutée sans que les hauts cadres en soient au courant », a-t-elle martelé.

La note de service de novembre 2021 : un verrou contourné

Depuis novembre 2021, une note de service signée par le Directeur Général avait restructuré la chaîne de commandement opérationnelle. Le CT1, James Elong, avait été désigné coordinateur des opérations, s’intercalant entre la Commandante du GRO et le Directeur des Opérations (DO). Toute mission devait désormais transiter par lui. « Le CT1 disait toujours : le patron attend déjà », a confié la témoin, indiquant que les instructions remontaient bien jusqu’au sommet.

Or, dans l’affaire Martinez Zogo, cette structure a été totalement court-circuitée. L’ajout de certains agents dans des groupes WhatsApp opérationnels, sans l’accord de la commissaire, n’était « pas conforme » aux usages. Et la sollicitation de ces agents en dehors de sa plateforme de commandement constitue, selon elle, une violation caractérisée du protocole : « Dans la norme, ce n’est pas possible. »

Le rôle du DO : une figure centrale sous les projecteurs

Le Directeur des Opérations (DO), accusé dans cette affaire, occupe une position centrale dans les révélations de la témoin. C’est lui qui aurait commissionné les agents du GRO sans passer par la chaîne de commandement officielle. La commissaire a confirmé que le DO n’était pas habilité, en vertu de la note de service de 2021, à mettre des agents en mouvement sans en référer au CT1.

Elle a également révélé que l’agent Daouda lui avait indiqué, lorsqu’elle l’avait sollicité pour une course, qu’« il avait été commissionné par le DO » — sans qu’elle puisse imaginer à l’époque qu’il s’agissait d’une opération illégale visant un journaliste.

Interrogée sur la capacité financière du DO à financer seul une opération d’une telle envergure — deux semaines de surveillance avec un effectif important — la commissaire a répondu sans ambages : « Non. Il a certainement eu un appui. » Une réponse qui fait écho aux révélations de l’ordonnance de renvoi du juge Nzié Pierrot, selon laquelle l’homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga aurait versé deux millions de francs CFA d’avance à Justin Danwé pour « faire taire » Martinez Zogo.

Amougou Belinga : un financement extérieur aux antipodes des usages

Sur interpellation de Me Claude Assira, la témoin a confirmé un point majeur : jamais, dans les pratiques du GRO, les agents ne recevaient d’argent de source extérieure pour une mission. « Pas à ma connaissance », a-t-elle répondu, lorsqu’on lui a demandé si des fonds pouvaient être remis aux agents « à la messe des officiers ».

L’accusé Eko Eko Léopold a quant à lui soumis à la témoin une question dérangeante : compte tenu des relations financières avérées entre le DO et Amougou Belinga — avances de solde, gratifications, vente présumée de renseignements — les rôles entre agent des services et homme d’affaires n’étaient-ils pas inversés ? « Oui, les rôles étaient renversés », a concédé la commissaire.

La même source a également confirmé qu’il y avait bien eu « rupture dans la chaîne de commandement » pour des intérêts privés — une déclaration lourde de sens dans le cadre d’un procès pour assassinat visant notamment des agents des services de renseignement.

Les agents en mission : obéissance aveugle ou complicité consciente ?

Plusieurs avocats de la défense ont tenté d’établir que les agents de terrain ne pouvaient pas savoir qu’ils participaient à une mission illégale, ayant simplement obéi aux ordres de leur chef direct. La commissaire a nuancé cette thèse : « Ils pouvaient imaginer » que les usages n’étaient pas respectés.

L’accusé Nana Stéphane, l’un des agents impliqués, a mis en avant son profil d’exécutant : il n’avait jamais questionné la légalité d’une mission, avait toujours utilisé sa moto personnelle, et ne s’était jamais livré à des opérations physiques. La commissaire a confirmé ces éléments, tout en soulignant que rien ne justifiait qu’une mission se déroule sans ordre d’opération documenté.

Par ailleurs, l’audition a mis en lumière la situation de l’agent Nenfu Johnson, qui se trouvait en permission lors des faits — période durant laquelle sa femme avait accouché de jumeaux — et qui aurait néanmoins été intégré à l’opération. Un élément supplémentaire attestant du caractère non réglementaire de cette mission.

La réaction du Directeur Général : deux réunions, puis le silence

À la question de savoir si des sanctions disciplinaires ou une enquête interne avaient suivi la révélation des faits, la commissaire a livré un récit troublant : le Directeur Général avait convoqué deux réunions, mettant « tout le monde en garde » et déclarant qu’il espérait que « personne ne faisait quoi que ce soit dans son dos ». Puis, selon elle, « il est allé au SED et n’est plus jamais revenu ».

Une phrase qui résume, à elle seule, le climat de l’institution au lendemain de cet assassinat qui a secoué le Cameroun.

À RETENIR  —  L’audience a été suspendue à 23h36 et doit reprendre ce 10 mars 2026 à 10h pour la suite de l’audition des témoins du Ministère Public. Jean-Pierre Amougou Belinga, PDG du groupe L’Anecdote et de Vision 4, reste l’une des figures centrales de ce procès, accusé d’avoir commandité l’assassinat du journaliste Martinez Zogo pour mettre fin aux révélations compromettantes diffusées sur la radio Amplitude FM.

Correspondance judiciaire  |  Tribunal Militaire de Yaoundé

?s=32&d=mystery&r=g&forcedefault=1 Affaire Martinez Zogo : La chaîne de commandement de la DGRE au cœur du débat
La Rédaction

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