Colonel Otoulou

L’audience du 14 juillet 2026 restera comme l’une des plus lourdes de conséquences depuis l’ouverture du procès de l’assassinat du journaliste Martinez Zogo. Devant le tribunal militaire de Yaoundé, le colonel Jean-Pierre Otoulou, aujourd’hui commandant de la légion de gendarmerie du Littoral, a livré un témoignage circonstancié mettant directement en cause l’homme d’affaires Jean-Pierre Amougou Belinga, l’ancien directeur général de la Direction générale de la recherche extérieure (DGRE) Léopold Maxime Eko Eko, ainsi que le lieutenant-colonel Justin Danwe, ex-directeur des opérations du même service.

Au moment des faits, en janvier 2023, Jean-Pierre Otoulou dirigeait la légion de gendarmerie du Centre. C’est à ce titre qu’il avait conduit les premières investigations, avant que le dossier ne soit confié à une commission mixte gendarmerie-police mise en place sur instruction présidentielle. Entendu pendant près de sept heures par le ministère public, l’officier a affirmé que son enquête initiale avait déjà permis d’établir la quasi-totalité des faits avant ce transfert de dossier.

Selon son récit, tout commence le 20 janvier 2023, lorsque le procureur près le tribunal de Mfou l’informe de la découverte d’un corps à Ebogo, susceptible d’être celui du journaliste porté disparu.

Danwe d’abord, puis Eko Eko dans le viseur

Les premiers éléments recueillis orientent rapidement les soupçons vers Justin Danwe, alors directeur des opérations de la DGRE. Interrogé, celui-ci aurait dans un premier temps désigné son supérieur hiérarchique Eko Eko comme commanditaire, tout en niant tout lien avec Amougou Belinga.

Le colonel Otoulou affirme avoir alors directement interpellé Eko Eko, qui l’aurait renvoyé sans détour vers Amougou Belinga et Danwe pour obtenir des explications. Le patron du renseignement extérieur lui aurait ensuite remis un enregistrement audio d’une conversation entre l’homme d’affaires et un autre accusé, Bidzongo, dans laquelle Amougou Belinga évoquait disposer d’un homme à lui au sein de la DGRE, une allusion que l’enquêteur a interprétée comme visant Danwe. Selon le témoignage, ce même enregistrement contenait un passage impliquant également Eko Eko, ce qui aurait fragilisé la position de ce dernier.

D’autres éléments techniques sont venus, selon l’officier, renforcer ce faisceau d’indices : la coupure des téléphones d’Eko Eko le jour de la découverte du corps, ainsi que la présence d’un système de vidéosurveillance au siège de la DGRE dont les écrans de contrôle se trouvaient dans le bureau du directeur général.

Amougou Belinga confronté à ses propres déclarations

Le colonel Otoulou a précisé qu’il ne disposait, au départ, d’aucun élément impliquant directement Amougou Belinga, et que c’est la mise en cause par Eko Eko qui l’a conduit à s’intéresser à l’homme d’affaires. D’autres témoins, dont Bruno Bidjang, auraient ensuite évoqué les réseaux dont disposait Amougou Belinga dans le milieu judiciaire, susceptibles selon eux d’expliquer les déboires judiciaires répétés de Martinez Zogo.

Entendu à son tour, l’homme d’affaires aurait minimisé l’importance du contentieux qui l’opposait au journaliste, tout en reconnaissant une relation d’amitié et de collaboration étroite avec Justin Danwe, qu’il aurait décrit comme une source régulière de renseignements utiles à ses affaires.

La confrontation qui change tout

C’est une confrontation organisée entre les deux hommes qui aurait fait basculer le dossier. Justin Danwe serait alors revenu sur sa version initiale pour reconnaître une relation étroite avec Amougou Belinga. Selon le récit du colonel Otoulou, l’officier de la DGRE aurait sollicité l’appui de l’homme d’affaires pour obtenir une avance sur solde auprès du ministre des Finances Louis Paul Motaze, décrit comme un proche de ce dernier.

C’est dans ce contexte qu’aurait été évoquée, lors d’une rencontre à la résidence d’Amougou Belinga à Mvan, la demande de réduire Martinez Zogo au silence, puis, lors d’un second rendez-vous dans les locaux de l’immeuble Ekang, la mise en place de la planification de l’opération. Des remises d’argent auraient accompagné chacune de ces rencontres, à l’exception de la dernière, survenue après l’annonce de la découverte du corps du journaliste.

Le colonel a par ailleurs décrit les précautions que Justin Danwe aurait prises lors de ses déplacements vers l’immeuble Ekang, itinéraires variés et stationnement à distance, présentées par l’accusation comme des signes de dissimulation.

L’audience a également permis de revenir sur la disparition d’un iPhone appartenant à Amougou Belinga, que l’une de ses épouses aurait dissimulé avant de le récupérer auprès d’une domestique. Cet épisode fait écho aux déclarations antérieures de l’expert en cybercriminalité Jean-Pierre Ouloumou, entendu lors d’une précédente audience, qui avait indiqué qu’un des téléphones de l’homme d’affaires n’avait jamais pu être retrouvé par les enquêteurs.

Un témoignage encore à confronter à la défense

Il convient de souligner que ce témoignage n’a pour l’heure été soumis qu’aux questions du ministère public. Les avocats des accusés et de la partie civile devront encore procéder au contre-interrogatoire du colonel Otoulou, une étape cruciale qui permettra de tester la solidité de sa chronologie et la fiabilité des propos qu’il rapporte.

À ce stade de la procédure, ces déclarations demeurent celles d’un témoin à charge et ne préjugent en rien de la décision finale du tribunal militaire. Elles n’en replacent pas moins, avec une acuité nouvelle, les relations entre Jean-Pierre Amougou Belinga, Justin Danwe et Léopold Maxime Eko Eko au cœur d’un procès qui continue de tenir en haleine l’opinion camerounaise, plus de trois ans après l’assassinat du journaliste.

?s=32&d=mystery&r=g&forcedefault=1 Affaire Martinez Zogo : Le témoignage du colonel Otoulou accable Amougou Belinga, Eko Eko et Danwe
Alphonse Dupont

Journaliste, correspondant de <em>Vitrine du Cameroun</em> en France.