[Vitrine du Cameroun] – Depuis 1986, le Conseil économique et social du Cameroun n’a été saisi d’aucune question par l’exécutif, n’a produit aucun avis public et n’a rendu aucun rapport consultable par le citoyen ordinaire. Quarante ans pendant lesquels l’institution a pourtant consommé des milliards de FCFA chaque année, construit un siège flambant neuf à 44 milliards et entretenu 150 membres nommés par décret présidentiel. Aujourd’hui, elle annonce sa relance autour de la SND30.

Il existe à Yaoundé, au quartier Dragages, un bâtiment ultramoderne de douze niveaux, doté d’un hémicycle de 1 900 mètres carrés, de 260 bureaux, d’une salle des banquets pouvant accueillir 800 convives, d’une médiathèque et d’une imprimerie. Ce siège flambant neuf du Conseil économique et social (CES), inauguré en mars 2025, a coûté 44 milliards de FCFA à l’État du Cameroun. Un investissement colossal pour une institution qui, en quarante ans d’existence, n’a produit aucun rapport public consultable par le citoyen ordinaire.

La semaine dernière, le CES tentait de faire parler de lui autrement qu’à travers le montant de ses dépenses. L’institution s’est repositionnée autour de la Stratégie nationale de développement 2020-2030 (SND30), cherchant à reprendre pied dans le débat public et retrouver une utilité dans la discussion des grands choix économiques du pays. Son secrétaire général, Zacharie Ngoumbe, a eu le mérite de la franchise : « Le Conseil économique et social est en pleine relève après les temps où on ne l’a pas beaucoup entendu », a-t-il déclaré publiquement. Cet aveu vaut confession.

Une institution constitutionnelle fantôme

Le Conseil économique et social a été créé par l’article 54 de la Constitution de 1972. Son fonctionnement a été révisé par les lois du 5 juillet 1986 et du 23 juillet 2001. Sur le papier, ses missions sont nobles : donner des avis au gouvernement sur les projets de loi et les questions d’intérêt économique ou social. La loi du 12 juillet 2017, qui lui a fixé de nouvelles attributions, va même plus loin : tous les six mois, le Conseil doit soumettre au président de la République un rapport sur la situation économique, et à la fin de chaque année, adresser un rapport d’activités au président de la République.

Ces dispositions sont restées lettre morte. La présidence de la République rappelle elle-même que le CES est une institution consultative créée par la Constitution, et que depuis 1986, il n’a plus été saisi, après l’abandon des plans quinquennaux et la mise en œuvre des programmes d’ajustement structurel. Quatre décennies de silence institutionnel. Pendant que la Côte d’Ivoire, le Sénégal ou le Maroc développaient leurs conseils économiques et sociaux en espaces vivants de dialogue et de production intellectuelle, le Cameroun, lui, maintenait le sien sous perfusion budgétaire.

Des milliards pour du vent

La question qui fâche est d’ordre financier. L’enveloppe budgétaire du CES était à 2 milliards de FCFA à partir de 2007, avant de retomber autour de 500 millions de FCFA entre 2014 et 2017. En 2023, le budget de cette institution inconnue de la majorité des Camerounais s’élevait à 1,891 milliard de FCFA. Certaines sources évoquent même, pour d’autres exercices, des enveloppes allant jusqu’à 5 milliards de FCFA annuels.

Que produisait cette institution en échange de ces ressources ? « Le Conseil économique et social, c’est un peu comme un monastère administratif. On sait qu’il existe, on sait qu’il consomme un budget, mais personne ne sait ce qu’il produit », ironisait un citoyen interrogé par le média Afrik-Inform. L’image est cruelle, mais difficile à contester.

L’affaire de la résidence présidentielle, en 2023, a cristallisé ce malaise. Un décret avait autorisé la construction d’une résidence officielle du président du CES pour un montant de deux milliards de FCFA, un montant supérieur au budget annuel de l’institution elle-même. Dans le même temps, 120 millions de FCFA avaient été prévus pour l’acquisition du véhicule d’apparat du président du CES. Ces révélations avaient déclenché une vague d’indignation, notamment du député Cabral Libii, qui s’interrogeait publiquement sur l’utilité réelle de l’institution.

Un diagnostic sévère, signé par des experts officiels

La critique ne vient pas seulement de la société civile ou des réseaux sociaux. Elle est portée par des voix institutionnelles. Dans une note d’analyse d’octobre 2021, le CAMERCAP-PARC, think tank soutenu par l’État du Cameroun, a présenté le CES comme le « grand absent » du dispositif institutionnel d’élaboration du budget. L’institution est qualifiée d’en « hibernation manifeste depuis plus de trois décennies ». Le centre a rappelé que de la période des programmes d’ajustement structurel jusqu’à la SND30, en passant par le DSRP et le DSCE, « son silence a été assourdissant ».

Plus tôt, en 2016, l’ancien secrétaire général de la présidence de la République, Jean-Marie Atangana Mebara, dénonçait déjà l’« immobilisme » du Conseil et jugeait ses capacités largement sous-exploitées.

Un héritage personnel lourd à porter

Pendant 41 ans, de 1984 à sa mort, le CES a eu un seul visage : celui de Luc Ayang. Luc Ayang est décédé le 14 octobre 2025 dans un hôpital de Bruxelles, en Belgique, à l’âge de 78 ans, succombant à une récidive d’accident vasculaire cérébral. Malgré la longévité de son mandat, Luc Ayang était resté une figure effacée, rarement présente dans les médias et n’apparaissant qu’aux cérémonies officielles. Sa proximité avec Paul Biya — il avait déjà servi à la présidence de la République en 1975, alors que Biya en était le secrétaire général — avait scellé une relation de confiance durable entre les deux hommes.

Cette longévité exceptionnelle a produit une confusion identitaire : le CES, c’était Ayang. Et Ayang, c’était le CES. Une institution qui se confond avec une personne ne peut prétendre à une vocation institutionnelle réelle.

Aujourd’hui, depuis le décès de son président, le Conseil est conduit par son vice-président, Emmanuel Nzete, et n’apparaît pas encore pleinement reconstitué.

Le piège de la relance par le forum

Le repositionnement autour de la SND30 mérite d’être examiné avec rigueur. L’idée est séduisante sur le plan rhétorique : une stratégie nationale décennale mérite effectivement qu’une chambre consultative s’en empare. Mais la relance affichée se heurte à une limite institutionnelle de taille. Le CES se compose de 150 membres nommés par décret présidentiel, et l’institution n’est pas encore pleinement reconstituée.

D’aucuns avaient cru à un changement en juillet 2018 avec la nomination de Zacharie Ngoumbe au poste de secrétaire général. Mais trois ans après cette nomination, selon le CAMERCAP-PARC, tout restait à faire. Organiser un forum sur la SND30 sans avoir au préalable reconstitué le collège des 150 membres, sans s’être dotés d’une feuille de route d’activités transparente et sans planifier la publication régulière d’avis publics risque de n’être qu’une opération de communication de plus.

Un forum ne suffira pas à restaurer l’autorité d’une institution dont l’influence a été si longtemps marginale. Le CES sera jugé sur des éléments plus concrets : sa reconstitution effective, sa capacité à organiser des consultations suivies, à produire des avis publics réguliers et, surtout, à faire entendre ses recommandations dans la conduite des politiques publiques.

Ce que la refondation exige vraiment

Pour qu’une relance soit crédible, plusieurs préalables s’imposent. Il faut d’abord que le CES reconstitue dans les délais légaux son collège de 150 membres, représentatifs des syndicats, du patronat, du monde rural, des associations de femmes et de la société civile. Il faut ensuite qu’il publie (pour la première fois de son histoire) un rapport annuel d’activités accessible à tout Camerounais. Il faut encore que ses avis sur les projets de loi soient rendus publics, débattus et suivis d’effets traçables. Et il faut, enfin, qu’un audit de l’utilisation des ressources budgétaires depuis 1986 soit possible.

La disparition de Luc Ayang pose une question que le pouvoir devra tôt ou tard affronter : faut-il repenser le CES ou le laisser survivre à son créateur ? Ce moment de transition est peut-être la dernière chance réelle de transformation. Mais l’histoire récente commande la prudence. Le Cameroun a déjà vu son CES renaître sur le papier en 2017, avec une nouvelle loi, un nouveau secrétaire général et des missions élargies. Résultat : quelques années plus tard, le think tank de l’État le qualifiait encore de « grand absent ».

La question n’est donc pas seulement celle de son retour dans le paysage institutionnel. Elle est de savoir si le Conseil économique et social peut redevenir un acteur qui compte, dans un système où les arbitrages économiques majeurs restent largement concentrés au sommet de l’État.

Entre un siège à 44 milliards et zéro rapport produit, la réponse à cette question appartient, pour l’heure, aux actes, pas aux forums.

?s=32&d=mystery&r=g&forcedefault=1 Sans bilan ni rapport, le Conseil économique et social veut se payer une seconde jeunesse avec l'argent public
La Rédaction

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