[Vitrine du Cameroun] – Promesses non tenues, paiements amputés, menaces de remplacement. Derrière le lancement en fanfare du 3ème Recensement Général de la Population et de l’Habitat (RGPH), des centaines d’agents de terrain vivent une tout autre réalité. Dans la Lékié par exemple, les tensions sont palpables. Chronique d’une opération dont les données sont faussées à la base

Le recensement général de la population camerounaise a officiellement débuté le 24 avril 2026. Les discours officiels ont célébré la mobilisation nationale, l’enjeu statistique pour le développement du pays, la modernisation du dispositif. Dans les faits, sur le terrain, une autre histoire se déroulait en silence, celle de milliers d’agents recrutés, formés et abandonnés à eux-mêmes par un système logistique défaillant.

Le Cameroun n’a pas organisé de recensement général depuis 2005. Vingt ans d’attente. Autant dire que cet exercice représente bien plus qu’un simple comptage de têtes : il conditionne la planification budgétaire, l’allocation des ressources publiques, les politiques sociales pour la prochaine décennie. Confier une telle opération à des agents mal payés, voire impayés, relève d’une légèreté institutionnelle difficile à justifier.

Dans la Lékié, des agents à sec avant même d’avoir travaillé

Dans le département de la Lékié, le recensement a du mal à démarrer effectivement et normalement, car de nombreux agents recenseurs se plaignent du fait que le traitement financier ne suit pas comme promis.

Le grief est précis et documenté. Dans l’arrondissement d’Obala, on avait dit aux agents que durant leur formation, qui s’est déroulée entre le 1er et le 20 avril 2026, ils auraient droit à la somme de 1 500 FCFA par jour, et que cet argent devait leur être versé tous les dix jours. Sauf que du premier au dernier jour de la formation, ils n’ont rien reçu.

1 500 FCFA par jour (moins de 2,50 euros) pour des personnes qui acceptent de servir l’intérêt général en se déplaçant, en se formant, en consacrant leur temps à un travail exigeant. Une somme symboliquement dérisoire, qui n’a même pas été honorée.

Face à ce manquement, ces agents ont décidé de ne pas se rendre sur le terrain tant que les frais de subsistance, qu’ils évaluent à 31 500 FCFA pour les agents et 34 500 FCFA pour les chefs d’équipes, ne leur seraient pas donnés, de même que les frais de déploiement sur le terrain. Une décision de bon sens, que l’administration a accueillie non par des explications ou des régularisations, mais par des intimidations.

Les menaces plutôt que les explications

C’est là que la situation bascule du simple dysfonctionnement administratif vers quelque chose de plus grave. Alors que des agents recenseurs étaient dans l’attente de voir la situation se régulariser et de commencer le travail, ils ont reçu des menaces. Ils ont été sommés de descendre sur le terrain, faute de quoi ils seraient purement et simplement remplacés par d’autres personnes.

Des menaces de licenciement adressées à des travailleurs qui n’avaient pas encore été payés pour leurs semaines de formation. Le cynisme de la démarche est frappant. Face à ces menaces, certains agents recenseurs ont pris peur et sont allés sur le terrain, tandis que d’autres ont maintenu leur position. Ceux qui sont descendus sur le terrain juste après ces menaces l’ont fait à leurs frais, bravant le soleil, la pluie, la faim et la soif pour recenser les populations.

Des fonctionnaires temporaires de l’État, travaillant littéralement à leurs propres frais pour une mission nationale. Le tableau est édifiant.

Des paiements finalement partiels et incohérents

Sous pression, l’administration a fini par débloquer une partie des sommes dues. Mais même ce geste tardif s’est révélé chaotique. Le lundi 4 mai 2026, les agents de l’arrondissement d’Obala ont reçu de l’argent, du moins une partie : au lieu de 31 500 FCFA pour les agents recenseurs et 34 500 FCFA pour les chefs d’équipe, tout le monde a reçu 30 000 FCFA seulement. Une ponction inexpliquée sur des montants pourtant convenus.

Plus révélateur encore, les abonnés MTN MoMo n’ont jusqu’à présent rien reçu ce même jour, selon plusieurs témoignages concordants. Le mode de paiement lui-même discriminait les agents selon leur opérateur téléphonique. Quand l’État distribue des miettes, il le fait encore de manière inégale.

Le jeudi 7 mai, certains agents ont dit avoir enfin reçu de l’argent, mais pas la totalité selon eux. L’un d’eux, à Obala, a confié avoir reçu 40 000 FCFA comme frais de transport et de subsistance, mais aucun versement au titre des frais de formation. Il a exprimé l’impression que ces frais de formation, s’élevant à 31 500 FCFA, étaient « en voie de disparition ».

Ce qui se passe dans la Lékié n’est probablement pas un cas isolé. Les opérations de grande envergure au Cameroun (élections, recensements, campagnes de vaccination) mobilisent systématiquement des contractuels temporaires dont le traitement financier est chroniquement défaillant. Les frais de mission promis tardent, diminuent en cours de route, ou disparaissent dans les méandres administratifs.

Ce n’est pas une question de mauvaise volonté individuelle mais d’un système qui s’est habitué à traiter ses agents de terrain comme une variable d’ajustement budgétaire plutôt que comme des acteurs essentiels. Un agent recenseur contraint de travailler le ventre vide, sous la menace du licenciement, est un agent qui bâcle, qui invente, qui abandonne. La qualité des données collectées (celles qui guideront les politiques publiques camerounaises pour les dix prochaines années) est ainsi hypothéquée dès le départ.

?s=32&d=mystery&r=g&forcedefault=1 Recensement au Cameroun : Quand la défaillance de l'État menace la fiabilité des données nationales
La Rédaction

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